Une écologie indocéane
Récits et pratiques du lieu dans l’art contemporain à La Réunion
Résumé
Depuis sa « découverte » au XVIIe siècle, La Réunion a été inscrite dans des récits façonnés par l’imaginaire colonial : une île vide (terra nullius), transformée en colonie de peuplement et représentée à travers les catégories esthétiques héritées de l’Europe — le paradis, le pittoresque, la campagne cultivée, la montagne sublime et effrayante. Ces paysages, largement fantasmés, ont longtemps recouvert la réalité historique et sociale de l’île, marquée par l’esclavage, la créolisation et les inégalités profondes.
L’art contemporain émergeant à la fin du XXe siècle, embraye le pas des récits alternatifs déjà fortement présents dans la tradition orale et repris par la génération des militants en faveur de l’identité créole : parler d’une île complexe et réelle, et déconstruire l’image de l’île fantasmée au service d’un pouvoir centralisé. En s’éloignant des schèmes du pittoresque et de la déterritorialisation, les artistes réunionnais investissent désormais le lieu comme espace vécu, traversé par la mémoire, le sacré, la nature, mais aussi les urgences sociales et écologiques. Installations, performances, gestes domestiques ou agricoles deviennent autant de formes d’inscription dans le réel, ouvrant à de nouvelles manières d’habiter.
Sont en jeu la manière dont l’art réunionnais invente ses propres régimes de visibilité, comment il réinvente les conditions du visible pour co-habiter autrement et proposer de véritables contre-récits écologiques : mythes lémuriens et cosmogonies revisitées, pratiques paysannes et gestes de soin, écologies sensibles des plantes, récits spectraux ou ancestraux, etc. Les artistes interrogent la relation au vivant, humain et « plus-qu’humain »¹ ainsi que les liens sacrés aux zansèt, réécrivant ainsi les conditions d’une nouvelle co-habitation avec l’île. Car il s’agit bien de co-habiter autrement : avec les ancêtres et les spectres, avec la terre, les animaux et les plantes, avec les mémoires et les mythes. Les artistes réunionnais travaillent « dans le lieu », à savoir l’espace très localisé et très incarné du corps de l’île, tout en oeuvrant à la construction d’un écosystème-monde.
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© Patricia de Bollivier 2026

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